à l’heure des Jeux Olympiques

de La Croix du 29/7/2021 :

Les gouttes de sueur perlent encore sur son front. La parole est saccadée par l’effort. Son élimination de la compétition est toute fraîche, mais Popole Misenga n’a ni aigreur, ni tristesse. Le sourire pointe même sur ses lèvres au bout de quelques minutes. « Tout cela permet aux réfugiés du monde entier de rêver plus fort. De dire à chacun : ” tu peux nous rejoindre, devenir un athlète comme nous” », se réjouit-il.

Originaire de République démocratique du Congo (RDC) et réfugié au Brésil, le judoka participe à Tokyo à ses deuxièmes Jeux olympiques, après ceux de Rio en 2016, sous le drapeau de l’équipe olympique des réfugiés (EOR).

En 3 mn 30 ce mercredi 28 juillet, son rêve de médaille s’est brisé lors de son premier combat, au Nippon Budokan de la capitale japonaise. Regard fixe sur son adversaire hongrois de la catégorie – 90 kg, il maîtrisait la partie avant qu’un ippon ne le mette hors jeu, à trente secondes de la fin. Dure loi du tatami. Cinq ans plus tôt, il avait atteint les huitièmes de finale. Et porté le drapeau olympique pour la cérémonie de clôture.

Huit jours d’errance dans la forêt

Le 234e mondial revient de loin. En 2001, à l’âge de 9 ans, il fuit son village de Bikavu (RDC) dévasté par la guerre civile, durant laquelle sa mère est tuée. Il est retrouvé après huit jours d’errance dans la forêt. Avant d’être accueilli dans un orphelinat de Kinshasa, où il découvre le judo.

Le jeune Popole devient professionnel, mais son quotidien ne s’arrange pas pour autant. Son entraîneur le persécute. Après chaque défaite, il l’enferme dans une cage plusieurs jours, avec du café et du pain pour seule alimentation. En 2013, le judoka s’enfuit pendant une compétition à Rio, au Brésil. Il s’installe dans une favela, obtient l’asile un an plus tard et rejoint une école de judo.

« J’ai ensuite pu quitter la favela grâce aux aides de la fédération internationale de judo et du CIO, décrit-il aujourd’hui. Je suis toujours à Rio, il y a beaucoup de bandits et de trafiquants, ça reste très dangereux. »

La cycliste afghane Masomah Ali Zada cible de menaces et d’agressions

À Tokyo, il fait partie d’une équipe de 29 athlètes, tous réfugiés, originaires de onze pays tels que l’Afghanistan, l’Érythrée, la Syrie ou encore le Venezuela. Une des compétitrices est réfugiée en France. La cycliste afghane Masomah Ali Zada, 25 ans, avait été contrainte de quitter son pays, où elle était la cible de menaces et d’agressions à cause de sa pratique du vélo. Mercredi, elle a terminé le contre-la-montre sur route à la dernière place. Qu’importe ! Son objectif était de franchir la ligne d’arrivée. Pour les femmes de chez elle ou d’ailleurs, qui n’ont pas le droit de pédaler.

Ces athlètes sont sélectionnés sur leur performance mais aussi sur leur histoire personnelle, pour une « représentativité » en termes de sport, genre et régions, dit le CIO, qui leur fournit une aide.

Sensibiliser au sort des personnes déplacées

L’EOR, dont la création a été annoncée en 2015, en pleine crise migratoire, par le président du Comité international olympique (CIO) Thomas Bach, monte en puissance depuis ses premiers Jeux, à Rio, où elle comptait dix athlètes. Le CIO veut à la fois donner leur chance aux athlètes réfugiés, mais aussi « sensibiliser au sort de plus de 80 millions de personnes déplacées dans le monde ».

« L’objectif était aussi de montrer que cette institution centenaire qu’est le CIO évolue dans un monde complexe et se fait l’écho des réalités de son temps, analyse Carole Gomez, directrice de recherches à l’Institution de relations internationales stratégiques (Iris). C’est une façon de faire de la politique, à un moment où les États sont incapables de donner une réponse coordonnée. »

La difficulté de s’entraîner et voyager

Si les rangs grossissent et la visibilité s’accroît, tout n’est pas rose pour ces néoathlètes olympiques. « Beaucoup ont le même problème : il leur est impossible de voyager, de s’entraîner et de concourir aussi facilement que les autres », confie un proche de l’équipe. En effet, ils voyagent « avec des titres spéciaux délivrés par leur pays de résidence, et doivent demander des visas, détaille Anne-Sophie Thilo, attachée de presse de l’équipe. Or, certains pays refusent ces documents ou limitent la durée de leur séjour, ce qui peut les empêcher de participer à un camp d’entraînement dans son intégralité. »

C’est le seul regret de Popole Misenga ce mercredi. « Tout est tendu quand on a le passeport jaune de réfugié, résume-t-il. Je n’ai pas pu combattre depuis longtemps… » Et de lancer un appel : « J’aimerais qu’on ait de l’aide pour créer une grande académie qui réunirait les athlètes réfugiés et leur famille dans un même pays. »

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Des Jeux plus politiques ?

À Tokyo, les athlètes ont un peu plus de liberté d’expression qu’auparavant. Le Comité international olympique (CIO) a modifié début juillet le strict article 50 de la Charte olympique qui bannissait toute « démonstration ou propagande politique ». Les participants aux JO peuvent désormais s’exprimer sur des sujets politiques et sociétaux devant la presse, sur les réseaux sociaux ou juste avant leur épreuve, sans toutefois qu’ils ne visent « des gens en particulier, des pays, des organisations » ni qu’ils ne touchent « les gens dans leur dignité ». Il est toujours proscrit de manifester pendant les épreuves ou sur les podiums.